Diomaye n’est plus Sonko

La tentative d’émancipation d’une marque empruntée

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Diomaye n’est plus Sonko

Un président démet de ses fonctions l'individu auquel il doit tout; en quatre jours, ce dernier reprend la deuxième fonction de l'État, d'où il semble désormais lui tenir la dragée haute. Certains interprètent cet événement comme une revanche ou un « coup de théâtre ». Il s'agit cependant de l'application d'une logique institutionnelle: l'entité politique créée pour en promouvoir une autre a découvert qu'elle ne pourrait jamais hériter de ce qu'elle a porté.

Bien que cet exemple soit sénégalais, la règle qu'il met en lumière est universelle, comme l'illustre, à rebours, le cas du Bénin survenu la même semaine.

Acte I: Il a suffi à Sonko de vouloir pour obtenir

Quatre jours séparent le décret qui a démis Ousmane Sonko de la primature, le 22 mai 2026, du vote qui l'a installé à la présidence de l'Assemblée nationale, le 26. Certains ont évoqué une revanche, d'autres ont parlé de « rebondissement » ou de « coup de génie ». Cependant, peut-on sérieusement parler de « retournement inattendu » lorsqu'un homme qu'on écarte le vendredi est porté le mardi suivant à la deuxième fonction de l'État?

Pas vraiment. Le geste peut certes surprendre par sa célérité, mais il ne constitue pas véritablement un retournement de situation. Un retournement supposerait un résultat inattendu, rendu possible par des conditions incertaines et des négociations préalables. Telles la (re)construction d'alliances, ou la persuasion des indécis. Ou encore la reconquête d'un terrain perdu... Choses qui exigent du temps. Or, rien de tout cela n’a eu lieu. La majorité favorable à Sonko était déjà en place et elle est restée inchangée. Elle n’a pas changé de camp; elle a simplement désigné celui à qui allait son allégeance.

Le détail du scrutin le dit mieux que tout commentaire. Le perchoir avait été libéré l'avant-veille à la suite de la démission opportune de son titulaire, El Malick Ndiaye (membre de PASTEF), laissant le siège vacant. Sonko a réactivé son mandat de député, et la chambre l'a élu avec 132 voix, l'opposition ayant quitté l'hémicycle en dénonçant un « coup d'État institutionnel ». Ce départ est plus une manifestation d'impuissance qu'un désaveu. Les 132 voix ne représentent pas une majorité reconquise de justesse: elles correspondent presque exactement au bloc du parti de Sonko, le PASTEF, qui détient 130 des 165 sièges. Ceux qui ont quitté la salle, membres de l'opposition, ne l'ont pas fait pour Diomaye; ils ont simplement refusé de participer à une mise en scène dont le dénouement était écrit d'avance. Le vote ne révèle donc pas un rapport de force, mais bien un titre de propriété.

C'est le premier fait qu'il faut tenir, car il commande tout le reste. Le pouvoir parlementaire n'a pas été pris par Sonko: il ne l'a jamais perdu. Pour comprendre comment un président a pu, en deux ans, en arriver à congédier l'homme dont il dépend pour sa majorité, puis voir cette même majorité le réinstaller aussitôt à un poste avantageux, il convient de revenir au début de cette présidence et de la lire pour ce qu'elle était déjà alors.

En 2024, l'homme le plus populaire de l'opposition sénégalaise ne pouvait pas se présenter. Condamné, donc inéligible, Ousmane Sonko a fait porter sa candidature par son plus proche lieutenant, Diomaye Bassirou Faye. La campagne a tenu en trois mots wolof, scandés sans la moindre précaution: Diomaye mooy Sonko — Diomaye, c'est Sonko. On y a vu une formule garante de la solidité du lien entre les deux hommes, un symbole de la loyauté indéfectible de Diomaye à Sonko. Et, plus important, un engagement vis-à-vis des électeurs.

Car cette phrase ne disait pas seulement que les deux hommes s'accordaient ou se ressemblaient; elle promettait à l'électeur qu'en cochant le nom de Diomaye, il votait littéralement pour Sonko — entièrement, sans avoir besoin de s'interroger sur les mérites personnels de Diomaye. En votant pour ce dernier, c’était entre les mains de Sonko qu’il plaçait la destinée du Sénégal. Le tandem Diomaye-Sonko n’était qu’un pont, une extension pour s’assurer que Sonko ne serait pas retenu par les chaînes de son inéligibilité. Diomaye était le cheval pour conquérir Troie.

Une marque conçue pour cela a une mission, et sa mission est unique: porter la candidature par-dessus l'inéligibilité, et déloger le pouvoir de Macky Sall. Rien de plus. Diomaye mooy Sonko n'a jamais été bâti pour faire de Diomaye un président. Le slogan ne disait pas « voici un homme d'État, jugez-le »; il disait l'inverse: « ne le jugez pas, lui; il n'est que le nom sous lequel un autre vous gouvernera ». La présidence de Diomaye n'était pas la finalité de l'opération, elle en était le moyen. On ne demandait pas aux Sénégalais d'élire Diomaye; on leur demandait de faire transiter Sonko par lui.

Le soir du scrutin, l’opération était achevée et aurait dû marquer sa conclusion. Cependant, ce point est souvent négligé dans ce type de stratégie, car la marque-relais est conçue pour franchir un obstacle, et non pour occuper durablement la place obtenue. Un rôle de président de la République se prête mal à ce genre d'exercice. Parce que lui, il prend effet à cet instant précis. Le lendemain, le Sénégal constatait donc à la tête de l’État une figure proxy, installée uniquement pour une transition, qui occupait progressivement la place centrale de celui qu'elle était censée servir. Cette situation portait déjà en germe la faute à venir: l’autonomie que Diomaye revendiquera sera non seulement une rupture avec Sonko, mais aussi avec le contrat qui l’a fait élire. Lorsqu’il choisit de gouverner en son nom propre, il remet en cause la promesse qui l’avait porté au pouvoir et, par conséquent, le contrat conclu avec ses électeurs.

Diomaye n'était pas pour autant un homme dépourvu de qualités. Secrétaire général du parti, il avait été emprisonné avec son chef et libéré lors de la même amnistie, ce qui lui a conféré un certain capital. Mais ce capital était mince et reposait surtout sur sa proximité, sa loyauté envers Sonko et la confiance que ce dernier lui accordait, plutôt que sur des réalisations personnelles. Les épreuves fondatrices, telles que la prison perçue comme sacrifice, l'affrontement direct avec l'ancien régime et la rupture érigée en doctrine, sont toutes principalement attribuées à Sonko. En devenant candidat à sa place, Diomaye en héritait certes l’usage, mais pas la propriété. Il a donc reçu la fonction, sans bénéficier du récit qui en légitimait l’exercice.

Ici se loge la distinction d'où sort tout le reste, et le commerce la connaît mieux que la politique. Quand une marque établie en porte une plus jeune, elle peut le faire de deux manières:

1) Elle peut soit la cautionner en lui prêtant son crédit le temps qu'elle s'installe, s'en porter garante le temps qu'elle bâtisse son propre capital, puis la laisser, l'heure venue, voler de ses propres ailes. Cette démarche vise l’émancipation et prépare la jeune marque à exister par elle-même.

2) La seconde approche consiste à lui prêter son identité tout entière; la jeune marque ne porte alors que le nom, et toute sa valeur remonte à celle qui la lui prête. Ce second modèle n'assure aucune autonomie: elle l'interdit au contraire, parce que la marque créée n'a, en propre, aucun capital à faire vivre une fois que le prêteur lui retire le sien.

Or, Diomaye mooy Sonko avait les dehors d'une caution mais la structure d'une dépendance identitaire. On avait montré au pays une marque mère (Sonko) se portant garante d'une plus jeune (Diomaye); mais on avait construit une marque qui n'était que le nom d'une autre. Le pays a vu en Sonko une figure garante d'une nouvelle génération, mais la marque créée (« Diomaye président ») n'était qu'une extension de son nom à lui. Sonko n'apportait pas seulement son soutien à Diomaye; il était l'argument principal sur lequel Diomaye appelait le public à voter pour lui. Ce malentendu structurel — une dépendance réelle annoncée comme une simple caution  — constitue le défaut initial du projet.

Promettre une caution, quand il s'agit en fait d'une relation de dépendance est le défaut originel, et il n'a rien d'un accident: c'est le montage lui-même. Car une marque vendue comme caution finit toujours par se croire autonome. Le piège était tendu dès le premier jour. Diomaye a occupé la fonction suprême, et il en a tiré la conviction — ou on la lui a soufflée — qu'occuper la place suffisait à en posséder la valeur. C'est l'erreur que les mois suivants déclineront arbitrage après arbitrage: croire qu'un capital emprunté devient un capital détenu par la seule grâce d'avoir été assis dans le bon fauteuil. Le décret du 22 mai fut la première mesure de cette conviction. Le vote du 26, lui, en fut la réfutation.

Acte II: Une légitimité ne se partage pas

On objectera que le pouvoir se partage tous les jours. Les coalitions gouvernent ensemble, les partis ont plusieurs chefs, et certains tandems durent. Qu'avaient donc Sonko et Diomaye de si singulier qu'ils ne pussent, eux, se répartir les tâches et régner ensemble? Ils tenaient à eux deux la totalité de l'État, l'un l'exécutif, et l'autre le parti et le soutien populaire. Rien, en apparence, n'interdisait la cohabitation. Rien, sauf la nature exacte de ce qu'ils avaient en commun. Car ils ne partageaient pas un pouvoir; ils partageaient une marque. Et une marque, selon ce qu'elle est, se partage ou ne se partage pas.

Dans le commerce, le partage est souvent la règle. Une maison comme Procter & Gamble abrite des dizaines de marques qui ne se nuisent pas l'une à l'autre: Gillette ne retire rien à Oral-B, et aucune n'appauvrit la maison qui les héberge. Mieux: elles l'enrichissent. Le capital de marque s'additionne, et c'est tout l'art de l'architecture de marque que d'organiser cette accumulation. Mais ce capital-là est d'une espèce particulière: il tient à des actifs — notoriété, promesse produit, part de marché — que l'on peut détenir à plusieurs sans que la part de l'un retranche dans celle de l'autre.

Ce que Sonko et Diomaye avaient en commun n'était pas de cette espèce. C'était une légitimité, et pas n'importe laquelle: une légitimité d'origine. Celle qui naît d'un commencement, de ce qu'on appelle le « sacrifice fondateur », quand un homme paie de sa personne et qu'un mouvement se fédère autour de lui. Cette légitimité là ne s'additionne pas, parce qu'elle est positionnelle: sa valeur tient à ce qu'une seule personne occupe la place. Dans un mouvement, il n'existe qu'une place de « celui d'où le mouvement vient ». Deux hommes peuvent détenir deux fonctions; ils ne peuvent pas être tous deux « l'origine ».

Mais dire qu'une seule personne peut l'occuper laisse encore croire qu'elle se loge en elle, comme un bien qu'on garderait par-devers soi. C'est l'illusion que le mot « emprunt » entretient, et qu'il faut dissiper, car de là vient tout le reste. Un emprunt, au sens ordinaire, transfère et appauvrit: qui prête une somme l'a en moins. Or Sonko, en prêtant son nom, n'a rien cédé — sa légitimité, le soir du scrutin, était intacte, et c'est bien pourquoi la valeur produite par le tandem refluait vers lui sans qu'il eût à la reprendre. Un emprunt qui n'ôte rien au prêteur n'est pas un emprunt. C'est qu'on n'avait, au vrai, rien déplacé.

Car une légitimité incarnée ne réside pas dans l'homme qu'elle désigne; elle continue de résider dans ceux qui la lui confèrent. Elle n'est même pas la propriété de Sonko: c'est une croyance de la base à son sujet — la conviction qu'il est, « lui », le commencement.

Le commerce connaît ce problème depuis longtemps, et il l'a résolu: c'est précisément à cela que sert une marque. La valeur d'une marque vit dans la tête du client, mais elle s'attache à un signe (le logo), non à un propriétaire, et c'est ce qui la rend cessible. On vend une marque avec ses clients, qui ignorent et veulent ignorer qui la détient. La fidélité suit le signe. Elle cesse de le suivre le jour où le signe est incarné par un homme ou une femme précis: ce que vaut le restaurant d'un grand chef sans le chef, chacun le devine. La légitimité de Sonko est de cette nature. Elle n'a jamais fait le travail qu'une marque accomplit, celui de détacher la croyance de la personne pour la fixer sur un nom transmissible. Ici, le nom et la personne ne font qu'un.

Alors la formule de 2024 cesse d'être une énigme. Diomaye mooy Sonko ne transférait aucune légitimité, pour la raison qu'il n'y avait rien à transférer. C'était une consigne adressée à la base: « quand vous regarderez Diomaye, voyez Sonko ». La base a obéi, elle n'a pas cessé un instant de croire en Sonko. Et pour cause: on lui avait dit qu'un bulletin pour Diomaye était le bulletin de Sonko, elle l'a donc déposé comme tel. Diomaye n'a pas reçu une « valeur » ; il a servi de surface pour projeter la valeur Sonko.

Ainsi, ce que certains ont interprété comme une sécession relevait en réalité d’une impossibilité structurelle. Occuper une fonction ne suffit pas si la légitimité associée ne nous est pas reconnue. La fonction confère l’appareil d’État, à savoir les décrets, les nominations et l’autorité, mais elle ne donne pas la confiance des électeurs, qui s’attache non au poste, mais à la personne qui l’incarne. Diomaye a ainsi reçu tout ce qui s’obtient par décret, mais rien de ce qui ne se transmet pas ainsi. Car on ne peut pas décréter le transfert de la confiance. Celle-ci ne se déplace que lorsque son objet disparaît, comme ce fut le cas pour Senghor et Diouf (Sénégal), ou encore pour Chissano et Guebuza (Mozambique). Tant que Sonko reste présent, la base maintient son attention sur lui et, à leurs yeux, Diomaye demeure le reflet de Sonko.

C'est pourquoi il convient d'éviter strictement le vocabulaire du prêt: la légitimité n'appartient jamais à la personne qu'elle désigne. On ne peut prêter ce que l'on ne possède pas; on ne peut que le désigner. Et ce qui est désigné ne se transmet pas, car transmettre suppose la possession et la remise d'un objet, alors que désigner est un geste, une orientation du regard. Ce regard peut être maintenu, déplacé ou interrompu, mais il ne peut être « remis » à autrui. Quand bien même Sonko mettrait fin au geste de désignation, il ne pourrait toujours rien transmettre à Diomaye: car cesser de montrer ne donne rien à personne, cela rend seulement le regard disponible. Sonko n'a pas prêté, il a désigné, vers lui-même, à travers Diomaye. Tant que son doigt reste tendu, l'objet ne change pas de mains.

On retrouve ici une distinction ancienne, qu’il convient de rappeler tout en en soulignant la limite. Elle est de Weber: selon lui, le charisme tient à la personne, tandis que la règle relève de la fonction. Le charisme ne survit à son détenteur qu'en se muant en règle, ce que Weber appelle la routinisation du charisme. Il a également inventorié les issues du problème successoral: désignation du successeur par le chef, désignation par l'entourage, hérédité, ou encore charisme de fonction. Le cas qui nous occupe semble donc déjà classé: un chef charismatique (Sonko) qui a désigné son successeur temporaire.

Cependant, l'inventaire n'est pas le mécanisme. Weber reconnaît certes l'existence de la désignation; mais il n'explique pas pourquoi certaines désignations émancipent le désigné alors que d'autres l'enferment. Tout au plus renvoie-t-il la réponse à la reconnaissance des dominés, ce qui constate le différentiel sans l'expliquer. Sa typologie décrit la source et les moyens de transmission de la légitimité; elle n'en décrit pas l'architecture. Or la question n'est pas de de déterminer la nature de la légitimité de Sonko — on le sait, elle était incarnée mais de comprendre comment elle a été transférée à Diomaye: s'agissait-il d'une caution favorisant son autonomie, ou d'une dépendance d'identité qui l'en empêchait? Le vocabulaire des marques va plus loin que celui des types d'autorité: il ne classe pas les légitimités selon leur origine, mais analyse les dispositifs par lesquels l'une est portée par une autre, distinguant ceux qui permettent l'émancipation de ceux qui l'entravent. Une même légitimité incarnée peut ou non être transmise, selon le geste qui l'accompagne. C'est ce geste, et non la seule nature de la légitimité, qui en détermine le devenir.

Restent les contre-exemples, et il faut les mentionner, car certains tandems fonctionnent bel et bien. L'un des exemples les plus connus est russe. Entre 2008 et 2012, Vladimir Poutine, limité par la Constitution à deux mandats consécutifs, a cédé la présidence à Dmitri Medvedev, l’un de ses vice-Premiers ministres, puis a pris la tête du gouvernement avant de revenir à la présidence quatre ans plus tard, sans que le tandem ne se fissure. La rue, elle, a grondé contre l'arrangement au moment du retour. Mais jamais Medvedev ne l'a remis en cause. C'est que Poutine n'avait rien abandonné d'essentiel: il conservait le pouvoir réel, y compris la présidence du parti. Son retrait était temporaire et nul ne doutait de son retour. Medvedev, sans base politique propre, ne pouvait s’émanciper. La légitimité concernait l’appareil d’État, qui se transmet d’un poste à l’autre sans se modifier. Ce type de légitimité n’est pas concurrentiel : il se conserve, quel que soit le titre occupé.

Le Sénégal offre un autre exemple de tandem réussi. En décembre 1980, Léopold Sédar Senghor, président-fondateur, démissionne avant la fin de son mandat et transmet le pouvoir à son Premier ministre, Abdou Diouf. Diouf gouvernera près de vingt ans, remportera des élections en son nom et finira par incarner une nouvelle ère. Cette succession a fonctionné pour une raison, parce que Senghor a tout cédé, et d’un seul geste: d'abord le palais et le parti, dont Diouf prend le secrétariat général dès janvier 1981. Son depart effectif, ensuite. Senghor s’est retiré de la vie politique et s’est installé en France. Son départ a permis à Diouf de s’affirmer. À l’inverse, Sonko n’a pas cédé, mais prêté le pouvoir, et il est resté présent: chef du parti, omniprésent et désormais président de la chambre. Senghor s’est effacé pour permettre à Diouf d’exister. Tant que Sonko demeurait, Diomaye ne pouvait pas s’imposer.

Reste le cas qui pousse la mécanique à son terme. Le 15 octobre 1987, Thomas Sankara est assassiné à 37 ans, avec douze des siens, dans le coup d'État qui porte au pouvoir son frère d'armes Blaise Compaoré — celui-là même avec qui il avait pris le pouvoir quatre ans plus tôt. Compaoré dirige ensuite le pays pendant vingt-sept ans. Et il ne devient jamais Sankara. En dépit de leur point d'origine commun, le mort passe à la postérité en icône panafricaine; le vivant, quant à lui, bien que maître de l'État pendant près de trois décennies, finit chassé par la rue, puis condamné par contumace, en 2022, pour complicité dans l'assassinat — l'État qu'il avait dirigé jugeant, trente-quatre ans plus tard, l'homme qui s'était installé sur cette mort. On peut s'emparer du pouvoir d'un homme, mais non de sa légitimité. S'en emparer à la faveur de sa disparition ne la transfère pas davantage: elle reflue vers le disparu, augmentée du prestige du martyr. Diomaye pourrait connaître une version politique de ce scénario: écarter Sonko ne lui transmettrait rien de ce qui faisait la force de Sonko, et tout au plus cela ferait-il de l'écarté une victime — l'image même que la primature interdisait, et que le limogeage vient de lui offrir.

Trois manières, donc, dont une légitimité d'origine peut traverser un tandem sans le briser: que son détenteur la conserve tout entière, comme Poutine; qu'il la transmette et s'efface, comme Senghor; mais jamais qu'il ne la prête tout en restant, ni qu'un autre la lui arrache. Telle est la règle. Elle n'est ni propre au Sénégal, ni un théorème universel. Et elle ne détermine ni le moment, ni la forme, ni les acteurs de la rupture; tout cela demeure au réel et à la contingence. Elle ne fixe qu'une chose, mais elle la fixe: l'issue de l'association. Le montage Sonko-Diomaye occupait la seule case proscrite: celle de la légitimité incarnée, prêtée sous dépendance d'identité, par un homme qui ne s'efface pas. La rupture n'était donc ni un accident de tempérament, ni l'effet d'une ambition ou un mouvement d'orgueil: Diomaye eût-il été le plus loyal des hommes, la structure de l'association aurait conduit au même résultat. Il ne pouvait demeurer qu'en renonçant à exister, ou exister qu'en évinçant celui dont il tenait sa légitimité.

Le véritable message du « scrutin » du 26 mai nous apparait alors. Lorsque la majorité reconduit Sonko à la présidence de l'Assemblée, il ne s'agit pas d'un coup de force, mais d'une restitution. Pour la base, Sonko ne s'approprie rien; il retrouve simplement sa place. C'est là l'avantage décisif que confère l'origine: le retour de celui qui la possède est perçu comme un rétablissement, jamais comme une usurpation, tandis que toute toute avancée ou tentative d'émancipation unilatérale de celui qui ne la détient pas est suspecte par construction. En se séparant de Sonko, Diomaye n'a pas seulement perdu un allié. Il a basculé du côté de ceux dont chaque geste vers le pouvoir suscite la méfiance aux yeux de sa base, parce qu'il a « trahi ».

Acte III: La créature contre le créateur

Diomaye dispose toutefois d'une alternative. Si la légitimité d'origine lui est refusée, car elle appartient à Sonko et ne se transmet pas, il peut en acquérir une autre, fondée sur les résultats. Car un président n'est pas seulement l'héritier d'une histoire, il doit aussi faire ses preuves et présenter un bilan positif. S'il parvient à redresser l'économie, à alléger le coût de la vie et à obtenir ce que son prédécesseur n'a pas su obtenir, il crée une valeur nouvelle qui lui est propre. C'est le seul type de légitimité que la marque dérivée « Diomaye » puisse engendrer: une légitimité issue de l'action, qui ne se prend à personne et se construit par les résultats.

Et c'est ici qu'il faut rendre justice à sa position, qu'on a peut-être trop vite interprétée comme un échec. Tant que Sonko et lui partageaient l'exécutif, les résultats du pouvoir étaient indivis: le crédit comme le blâme se diluaient dans le projet, rendant difficile d’identifier la part de chacun. Le limogeage a rompu cette indivision. En sortant Sonko de l'exécutif, Diomaye en est resté seul maître: c'est lui, et lui seul, qui détermine la politique de la Nation, préside le Conseil des ministres, signe, nomme et est aux commandes. Dans un pays dont l'électorat est l'un des plus politisés du continent, l'attribution des décisions et du mérite ne se perd plus: chaque résultat, positif ou négatif, sera désormais associé à son nom. Il sort enfin de l'ombre pesante de Sonko. La séparation qu'on prend pour sa faiblesse lui rend au moins cela: la possibilité, enfin, d'une légitimité de résultat qui soit vraiment la sienne.

Mais posséder l'exécutif implique également d'en assumer les risques. Diomaye doit gouverner et obtenir des résultats, tandis que Sonko, en tant que président de l'Assemblée, bénéficie d'une position plus confortable. Il peut, depuis son perchoir, contrôler l'action du gouvernement et dispose du pouvoir de censure, qui peut renverser le gouvernement [mais sans affecter le poste de président], ou affaiblir l'exécutif jusqu'à la paralysie. Sans compter qu'en cas de vacance, c'est lui qui assurera l'intérim de la présidence. En période de croissance économique, l'avantage d'une telle configuration profite généralement au gouvernement. Ce n'est pas le cas du Sénégal, dont l'économie est plombée par une dette réévaluée par le FMI à 132 % du PIB, et dont le programme avec ce même Fonds est actuellement suspendu. Dans ce contexte, l'avantage revient à l'opposition, car le gouvernement voit son image se détériorer tandis que l'opposant se limite à un rôle de critique. Il ne porte donc pas la responsabilité des éventuels échecs de la politique appliquée.

Qu'on ne s'y trompe pas pour autant sur l'innocence de Sonko: il n'en a aucune. Les Sénégalais ne les ont pas portés au pouvoir uniquement pour congédier Macky Sall, ils attendent à la fois de Diomaye et de Sonko une amélioration tangible de leurs conditions de vie; le spectacle de leur querelle s'inscrit donc au débit des deux camps. Simplement, le blâme du gouvernant est mortel là où celui du contrôleur est survivable, et se laisse même reconvertir en vigilance bénéfique, porté à son credit.

C'est dans cette cage étroite que s'opèrent les arbitrages de Diomaye. Chacun d'eux obéit à la même logique: obtenir des résultats concrets, même au prix de certains principes fondateurs. Son choix d’un Premier ministre issu de la BCEAO, défenseur du franc CFA, illustre cette logique économique et pragmatique. Il vise à rassurer les créanciers afin de rouvrir le robinet, ce qui lui permettrait de marquer des points dans la colonne « Diomaye a redressé l’économie ». Cependant, cette approche technocratique s’éloigne des engagements initiaux du mouvement, qui contestait le franc CFA et rejetait la tutelle du Fonds comme néocoloniale. Présenter l’arrivée du nouveau Premier ministre comme un simple ajustement de méthode, plutôt qu’un changement de cap, peut être interprété comme une tentative de masquer un revirement stratégique.

C'est ici qu'il convient de distinguer deux groupes au sein de la base: les militants, qui évaluent la fidélité au projet, et les électeurs, qui jugent selon l’impact des actions du gouvernement sur leur quotidien. Même si Diomaye atteint ses objectifs, la base militante pourrait y voir la confirmation d’un abandon du projet initial. Pour les électeurs, en revanche, ces résultats pourraient être jugés satisfaisants et suffisants pour garantir leur soutien. Ainsi, chaque gain d’efficacité semble s’accompagner d’une perte d’authenticité par rapport aux engagements initiaux. Pour Diomaye, il s'agit à la fois d’un exercice d’équilibre et d’un pari politique.


Le deuxième arbitrage est politique, et il bute sur le même mur. Diomaye a fait de la coalition qui l'a élu une plateforme distincte du parti de Sonko — l'opération dont tout le sens tient en une phrase : Diomaye n'est plus Sonko. Il en a confié les clés à Aminata Touré, un temps pressentie pour la primature. Le calcul est clair — se donner une base et une identité qui ne procèdent plus de Sonko. Mais on ne fabrique pas une origine en assemblant une coalition, et les matériaux le trahissent. Aminata Touré fut Première ministre de Macky Sall ; elle a certes rompu avec lui dès 2022 et rallié Diomaye en 2024, et il faut le lui reconnaître — sauf que cette rupture portait sur un poste refusé, non sur une doctrine : elle a quitté l'ancien monde sans en quitter la grammaire, et c'est précisément pourquoi elle ne peut fournir d'origine à personne. La convoquer pour socle, c'est emprunter une seconde fois — non plus à l'homme de la rupture, mais au personnel de l'ordre que la rupture devait enterrer. Pour la base militante, ce n'est pas de l'autonomie : c'est un ralliement. Là encore, le geste qui devait l'émanciper approfondit le déficit qu'il prétendait combler.

Ces deux paris exigent du temps, et le temps lui est compté. Diomaye gouverne sans majorité propre, sous une Assemblée que préside l'homme qu'il a congédié, son gouvernement exposé à la censure; et l'arme qui lui rendrait une chambre, la dissolution, lui est interdite jusqu'en novembre 2026. Et tout réussît-il — le résultat acquis, la plateforme installée, l'échéance atteinte avec un bilan — resterait l'obstacle que rien de cela ne lève. En 1995, Édouard Balladur se présentait avec ce dont Diomaye rêve : un bilan de Premier ministre tenu pour bon, et une quinzaine de points d'avance dans les sondages. Une partie des barons de son propre camp l'avait même rallié. Il a perdu contre Jacques Chirac, qui n'avait gardé que l'essentiel : les militants, et le statut de celui dont le parti procède. C'est la loi de l'isoloir quand deux hommes du même camp s'affrontent — et tant que l'origine reste intacte, elle ne souffre pas d'exception : à la question de savoir lequel est des nôtres, le bilan ne répond pas ; l'appartenance seule y répond. Et l'appartenance a deux sources — le sacrifice qui fonde, la machine qui encadre —, dont aucune ne se gagne par un bon bilan. Chirac l'emporta par la seconde, faute de pouvoir prétendre à la première ; Sonko, lui, détient les deux. Car la machine ne suit pas le titre, elle suit la main qui nomme : les cadres d'un parti doivent leurs investitures, leurs positions et leurs carrières à celui qui le préside, non au chef de l'État. Un homme du résultat qui ne tient que l'État ne capture pas un parti qu'un autre préside. Le bilan fait l'administrateur estimable, non l'héritier du mouvement.

Les arbitrages de Diomaye ne tracent donc pas un chemin vers le règne : ils tiennent une position. Rationnels un à un, ils sont perdants ensemble. Ils peuvent lui assurer le plancher — survivre, gouverner, se faire respecter — mais jamais le plafond : devenir, lui, la réponse à la question de savoir d'où vient le pouvoir. Ce plafond ne s'atteint qu'à une condition qu'il ne tient pas, le retrait de l'origine — et Sonko vient de faire l'inverse en s'installant à l'Assemblée, après que la majorité a adopté, contre un texte concurrent que Diomaye avait fait déposer in extremis pour en exclure la rétroactivité, la réforme du code électoral qui rouvre à l'origine le chemin de sa propre candidature en 2029. L'épisode dit tout : Diomaye a tenté de fermer la route, et c'est sa propre majorité qui l'a rouverte. La seule voie qui lui reste ne passe donc pas par ses succès, mais par une faute de Sonko : le jour où le contrôleur, à trop user de sa chambre, cesserait d'incarner la vigilance pour endosser le blocage, et rendrait au gouvernant le grief qu'il lui avait pris. Et cette faute n'est pas seulement un risque à venir : le geste du perchoir l'a déjà amorcée. Tant qu'il restait hors de la machine, Sonko était l'origine pure qui surplombe la mêlée, à qui rien ne s'impute. En prenant la deuxième fonction de l'État, il y entre et en devient co-responsable — imputable, à son tour, de ce que l'Assemblée fait ou empêche. Le capital incarné tenait précisément à cette extériorité : le retour s'est lu comme un rétablissement, mais l'exercice, lui, se paiera. Sonko commence à dépenser le 26 mai ce qui le rendait invulnérable, et le pronostic s'en trouve moins suspendu à sa bonne volonté qu'à une dynamique déjà en cours.

Cette thèse — Diomaye ne peut pas gagner, il ne peut qu'attendre que Sonko perde — est un pari, et il faut dire à quoi on le reconnaîtrait perdu, faute de quoi elle n'explique rien. Elle tomberait si deux choses se produisaient ensemble. D'abord, que Diomaye arrache un résultat assez tangible pour que l'électeur — non le militant — le vive dans son panier et sa facture : un résultat qui se passe d'être expliqué. Ensuite, que la faute décrite plus haut se consomme, et que Sonko se laisse imputer la paralysie d'un pays qui attend. Réunissez ces deux conditions, et l'origine cesse de suffire dans l'isoloir : l'administrateur estimable devient le recours. C'est l'horizon de 2029. Tant que ces deux conditions ne sont pas réunies, la structure tient et le pronostic vaut. Le jour où elles le seraient, cet article aurait tort — et il vaut mieux qu'il puisse avoir tort, car une lecture du réel qui ne pourrait jamais se tromper ne dirait rien du réel.

Acte IV: Ce qui se prête et ce qui s'incarne

On peut résumer la position de Diomaye d'une image empruntée à un cas que cette revue a déjà traité. Quand les Émirats arabes unis se sont émancipés du cadre de l'OPEP, ils l'ont fait parce qu'ils possédaient leurs propres réserves : une marque dérivée peut quitter sa marque-cadre du jour où elle dispose, en propre, de ce qui fait sa valeur. Diomaye tente la même sortie sans les réserves. Il se détache de la marque qui le cautionne avant d'avoir constitué la sienne — et c'est tout le drame des trois mouvements précédents tenu en une phrase : l'exit d'un dérivé qui n'a pas encore de fonds propres.

Mais ce cas, si singulier qu'il paraisse, obéit à une règle qui le dépasse, et la règle tient en deux variables. Une succession bâtie sur une légitimité d'emprunt ne dépend ni de la loyauté des hommes ni de leur pays. Elle dépend de la nature de la légitimité en jeu — incarnée, donc rivale et non transférable ; de performance ou d'appareil, donc cessible, quoique chacune à sa condition — et du geste de celui qui la détient : qu'il garde, qu'il cède et s'efface, ou qu'il prête en restant. On se gardera d'ajouter ici un troisième axe là où il n'y en a que deux. La distinction de la caution et de la dépendance d'identité n'est pas une variable de plus : elle est ce que vaut le geste lorsque la légitimité est incarnée. Car la caution exige deux choses à la fois : ne prêter que son crédit, jamais son identité entière, puis se retirer le moment venu. Le montage sénégalais a manqué les deux. On avait prêté le nom tout entier — Diomaye mooy Sonko ne dit pas autre chose —, ce qui rendait la dépendance structurelle dès le contrat ; et le prêteur n'est pas parti, ce qui l'a rendue sans remède. Le malentendu du premier acte et le refus de l'effacement ne sont pas deux explications concurrentes : ce sont les deux étages d'une même condamnation. Croisez les deux variables, et vous obtenez toutes les successions possibles, celles qui tiennent comme celle qui s'est brisée.

L'Afrique donne la règle à l'état pur, et elle l'a donnée deux fois la même semaine. D'un côté le Sénégal de 2024 : une légitimité incarnée, celle de Sonko, prêtée à Diomaye par un homme qui n'a ni cédé ni quitté — la seule case proscrite. La règle prédisait la rupture ; la rupture est venue. De l'autre le Bénin, qui en donne l'envers exact. Patrice Talon n'est pas un homme de la rue ni du sacrifice : c'est un industriel devenu président, dont la légitimité tient aux chiffres — une croissance soutenue sur la décennie et la confiance retrouvée des créanciers. Pour lui succéder, il a désigné Romuald Wadagni, son ministre des Finances depuis dix ans, l'architecte même de cette politique. Élu le 12 avril avec quatre-vingt-quatorze pour cent des voix, investi le 24 mai, Wadagni est entré en fonction sans qu'aucune secousse n'accompagne le retrait de son mentor.

Tout ce qui condamne Diomaye manque au Bénin. La légitimité de Talon n'est pas incarnée mais de performance — et celle-là se transmet, à une condition que le cas béninois énonce lui-même : elle suit l'œuvre, non l'homme, et ne se cède qu'à qui peut en revendiquer la paternité. Wadagni ne l'a pas reçue, il en était co-auteur. Quant au score de quatre-vingt-quatorze pour cent, qu'aucune compétition ouverte ne produit — le principal parti d'opposition n'a pu présenter de candidat, et les observateurs ont refusé au scrutin les qualificatifs de libre et d'équitable —, il en dit l'exacte nature : ce qui se transmet ainsi est un appareil, non une ferveur. Wadagni, ensuite, n'a pas eu à trahir le récit d'origine pour produire un résultat, puisque le résultat était le récit d'origine : le technocrate ne reniait rien en demeurant technocrate — là où Diomaye, lui, doit renier le souverainisme pour livrer la rigueur. Et Talon, enfin, a fait ce que Sonko a refusé : il s'est retiré, et rien à ce jour ne dément ce retrait. La succession béninoise a trois semaines ; on ne la déclarera pas éprouvée. Mais rien, dans sa structure, ne programme sa rupture — et c'est tout ce que la règle prétend lire : la structure, pas le serment. Là où Diomaye s'émancipe d'une origine qui reste, Wadagni hérite d'une origine qui part.

Et qu'on ne réduise pas tout à la disposition du prédécesseur, car la nature de la légitimité tranche même lorsque le prédécesseur reste. José Eduardo dos Santos, en Angola, n'a pas plus quitté la scène que Sonko : en cédant la présidence à son dauphin João Lourenço en 2017, il a gardé la tête du parti, placé sa fille à la tête de la compagnie pétrolière d'État et son fils à celle du fonds souverain, fait voter, dix semaines avant de partir, un statut le mettant à l'abri de toute poursuite pour les actes de son mandat, et jusqu'à une loi liant d'avance les mains de son successeur sur la désignation des chefs des services de sécurité — tout pour demeurer le maître derrière le fauteuil. Et il a tout perdu. Lourenço, une fois président, a capturé l'appareil — la présidence du MPLA elle-même lui revient dès septembre 2018 —, limogé la fille, fait condamner le fils, poursuivi les dignitaires de l'ancien règne ; et le vieux patron est parti s'installer à Barcelone, exilé que nul décret n'a banni mais que plus rien ne protégeait. Là où Sonko, en restant, garde son pouvoir, dos Santos, en restant, a perdu le sien — pour une seule raison : sa légitimité était d'appareil, et l'appareil se donne à qui tient l'institution qui le nomme. Lourenço n'était d'ailleurs pas un intrus venu le conquérir : pur produit de la machine, ancien secrétaire général du parti, il n'a eu qu'à s'asseoir là où l'appareil regardait déjà. Celle de Sonko, au contraire, est incarnée, et ne se capture pas. Encore faut-il être exact, car aucune des deux n'est pure. La force de Sonko est aussi d'appareil — cent trente sièges, une structure, des élus —, et celle de dos Santos n'était pas sans une part de fondation. La différence n'est donc pas de deux espèces étanches, mais d'état et d'attache : l'appareil de dos Santos était un appareil d'État, lassé, que le parti voulait renouveler et qui suivait la présidence ; celui de Sonko est un appareil de parti, frais et soudé, attaché à l'homme qui le préside, non au fauteuil qu'occupe Diomaye. Diomaye détient l'État ; il ne détient pas la machine. Diomaye n'est pas Lourenço, parce que Sonko n'est pas dos Santos.

La leçon n'est donc pas que l'Afrique ne sait pas transmettre le pouvoir : le Bénin vient de le faire, le Sénégal l'avait fait en 1980. Elle est plus précise, et c'est ce qui en fait une règle et non une humeur. Une succession ne se brise que dans une configuration : lorsqu'une légitimité incarnée est prêtée, en dépendance d'identité, par un homme qui ne s'efface pas. Changez la nature de la légitimité, le montage du prêt, ou la disposition de celui qui la tient, et la même opération réussit.

Et la règle ne vaut pas que pour des présidents. Elle vaut pour toute valeur qu'on prête à une autre afin de la porter — une marque mère à son extension, un fondateur à son dauphin, un parti à son candidat, un patron à son successeur. À chacun on posera les deux mêmes questions, et l'on saura par avance si la succession tiendra : de quelle espèce est la légitimité prêtée — se crée-t-elle, se transporte-t-elle, ou s'incarne-t-elle au point de ne pouvoir être qu'à un seul ? Et celui qui la prête s'efface-t-il, ou reste-t-il dans la pièce ? Les réponses ne tiennent ni au pays, ni au siècle, ni à la bonne foi des hommes : elles tiennent à la structure, et la structure se lit avant le dénouement.

Encore faut-il que la règle ait des bords, sans quoi elle expliquerait tout, donc rien. Elle ne dit rien des pouvoirs qu'on conquiert pour soi, ni des successions qui s'opèrent à l'intérieur d'un appareil déjà consolidé et qui ne doit son existence à aucun homme : ces cas, elle ne les explique pas, elle les exclut. Et elle se laisse réfuter d'un coup : qu'une légitimité incarnée, prêtée par un homme qui demeure, débouche un jour sur l'émancipation durable du porteur, et la case proscrite cesse de l'être.

Diomaye n'a pas eu de malchance, et Sonko n'a pas eu de génie. La contingence a réglé la date et la forme du dénouement — un décret signé un vendredi, un perchoir vacant le mardi suivant —, non son sens. Le sens, lui, était inscrit dans la case qu'ils occupaient l'un et l'autre : la seule où une marque empruntée ne peut pas devenir une marque propre, celle où le prêteur, ayant prêté son nom, refuse de quitter la pièce. Restait à savoir quand le réel viendrait l'y lire. Il l'y a lue en mai.

E. C. H.